BALAYONS LES ABUS ! Retour sur l’année 2017

En 2017, le ReAct poursuit la mobilisation des femmes de chambre entamée en 2016 pour demander le respect de leurs droits face aux injustices qu’elles rencontrent dans les grandes entreprises de nettoyage dans l’agglomération lyonnaise.

« Esclave. Nous sommes des esclaves. Chaque jour ils nous font travailler, frotter, laver, tirer les draps, soulever les matelas... 5, 6, 7h par jour, 6 jours sur 7. Nous sommes comme des esclaves. Ils profitent que nous sommes étrangers. Ils savent que nous n’avons rien. Rien. Rien d’autre que ces 600€, 700 lorsqu’on travaille dur. »
raconte durement Aminata.

Le monde du nettoyage

Des conditions de travail indignes et parfois illégales. Pourtant, le secteur du nettoyage est un vaste désert syndical où patrons et managers se laissent aller à l’exploitation abusive des employés les plus précaires et les plus isolés. Dans le cadre d’une alliance avec le syndicat CNT-SO (Confédération Nationale des Travailleurs Solidarité Ouvrière), le ReAct a accompagné fin 2016 les grèves des femmes de ménage du centre commercial de la Part-Dieu jusqu’à satisfaction de leurs revendications.

Dans la suite de cette lutte, les organisateurs du ReAct ont poursuivi leur travail d’organisation des agents de nettoyage dans les milieux hôtelier, hospitalier et universitaire.

Grève des agents de service et de nettoyage de la Clinique du Val D’ouest

POURQUOI CES INJUSTICES ?

Paiement à la tâche, travail non déclaré et non rémunéré, non-respect du repos hebdomadaire, chantage, surcharge de travail, répression syndicale. Voici la triste réalité du secteur et de ces femmes, pour l’écrasante majorité étrangères. Comment expliquer cette réalité ? Pourquoi existe-t-il autant d’exploitation dans ce secteur ?

Dès le début des années 1970, les grandes entreprises ont commencé à mener une politique d’externalisation de certaines activités, dont le nettoyage. Aujourd’hui, cela représente environ 320 000 personnes en France.

Dans le secteur hôtelier, la sous-traitance du nettoyage se généralise et permet de reporter sur le sous-traitant la gestion du personnel de propreté et, notamment, l’imposition de cadences de travail intenables, et la multiplication de temps partiel renforçant la précarité de ces travailleurs pauvres.

Lorsqu’il y a sous-traitance du nettoyage, le droit est moins protecteur pour les salariés, et la rude concurrence entre les prestataires pour obtenir les marchés fait pression sur la baisse des salaires.

Réunion des femmes de ménage et des agents d’entretien syndiqué.es au local de la CNT

Organisons !

2017 a été marquée par la diversification des terrains d’organisation : hôtels, hôpitaux, cliniques, universités : tous les établissements publics ou privés sous-traitant le nettoyage ont été passées au crible des organisateurs. Régulièrement, la présence inhabituelle d’organisateurs syndicaux inquiétait les responsables –employeur et donneur d’ordre- qui multipliait les formes d’intimidation des salariés.

« Le patron avait mis en garde contre les syndicats en nous disant que c’est des personnes qui cherchent à nous manipu-ler pour que l’on arrête notre travail. Quand j’ai croisé Marielle devant l’hôtel elle m’a présenté rapidement le syndicat, mais je lui ai dit : “je n’ai pas le temps”. Alors elle m’a demandé mon numéro et je lui ai donné. Quand je suis arrivé à l’hôtel la gouvernante m’a dit : “tu as croisé un femme devant l’hôtel?” - “oui” - “il ne faut pas lui répondre” - “j’ai dit que je n’avais pas répondu” et elle m’a dit “c’est bien”. Alors je me suis dit qu’elle était peut-être là pour vraiment nous aider, alors j’ai appelé Marielle.»
Explique Sara.

Mais parallèlement, la simple présence d’organisateurs syndicaux autour des hôtels a poussé certains employeurs à revoir la conformité des conditions de travail de leurs employés vis-à-vis du droit. A l’hôtel Helder, les femmes de ménage ont été augmentées de 150 euros par mois. A l’hôtel Kyriad Perrache, la direction leur a accordé une prime de 100 euros et les salariées ont toutes reçu une convocation à la médecine du travail. A l’hôtel Campanile Eurexpo, une femme de ménage a pu obtenir des papiers après avoir travaillé pendant deux mois sans être déclarée.

Dans d’autres cas, c’est l’organisation collective des salariés et le passage à l’action directe non violente qui a permis de gagner de nouveaux droits.

Les salariés d’Azurial gagnent la fin du paiement à la chambre

Une des grandes batailles de la campagne Balayons les abus a été mené auprès des femmes et valets de chambre de sept hôtels de l’agglomération lyonnaise.

Les femmes de chambre de cet hôtel ont toutes été recrutées par la société Azurial, parmi les plus grosses firmes françaises de nettoyage au chiffre d’affaire de 35 millions d’euros en 2015. Toutes ces chaînes hôtelières dans lesquelles elle opère appartiennent au groupe Louvre Hotels (Kyriad, Campanile, Première Classe,…) et ont signé une charte éthique les engageant à ne sous-traiter le nettoyage qu’à des sociétés respectant le droit du travail. Pourtant la société Azurial se permet des pratiques illégales comme le paiement à la chambre, l’absence de majoration les dimanches et jours fériés, ou encore l’absence de pause déjeuner de 9h à 17h.

Autant d’abus que subissent les employés de ménage, invisibles, qui n’ayant ni lien contractuel avec leur lieu de travail ni avec les autres salarié.es qui y sont embauchés directement, se retrouvent totalement isolés.

Après avoir rencontré les femmes et valets de chambre sur leur lieu de travail, dans les arrêts de bus et dans leurs quartiers, plusieurs mini-réunions par hôtel ont été organisées. 

Très vite, les discussions entre salariés ont fait ressortir la nécessité de s’organiser à l’échelle de l’employeur et de se mettre en lien avec les salariés d’autres hôtels. Deux réunions regroupant les femmes et valets de chambre des sept hôtels ont ainsi débouché sur l’écriture d’une lettre à la direction du groupe rassemblant les revendications communes.

Les portes paroles du comité d’organisation AZURIAL au sortir de la négociation
« Nous n’avons aucun droit. De 9h à 16h parfois 17h, pas une pause, pas un verre d’eau, pas même un merci. Et au contrôle, toujours 100% de satisfaction. Le travail est toujours parfait. Mais pas même un merci. On récure les toilettes, ramasse le préservatif laissé par terre. Des esclaves. C’est tout ce que nous sommes. Parfois nous attendons 1h ou plus pour déposer une serviette. Non payée. 1h pour que le sèche-linge finisse son cycle. Non payée. 1h à attendre que le client sorte de sa chambre. Non payée. Le paiement à la chambre ça suffit. »
s’insurge Gift.

Le 8 mars 2017, la direction d’Azurial acceptent de rencontrer les salariés organisés. Après plus de deux heures de discussion traduite en français, anglais et espagnol pour permettre à tous les porte-paroles de s’exprimer dans leur langue, les salariés repartent émus : ils.elles ont gagné. Fin du paiement à la tâche grâce à la mise en place d’un système de pointage horaire, prime compensatoire de 250€ pour les heures passées non payées, deuxième tenue de travail et convocation de tous les salariés à une visite médicale avant la fin de l’année 2017. La société s’est également engagée à rembourser 50% des transports domicile-travail ainsi qu’à majorer systématiquement de 20% les dimanches travaillés. 

« Ce n’est que le début. Maintenant que nous avons commencé, nous ne lâcherons rien et continuerons de dé-fendre nos droits »
explique Carmen.

Carmen ne mâche pas ses mots. Quelques semaines plus tard, elle et ses collègues de l’Appart’city de Caluire décident de se mettre en grève le 30 mars pour obtenir le paiement de leurs heures supplémentaires. Avant même que la grève ait commencé, la société, craignant que le mouvement se diffuse sur tous les hôtels du groupe, procède au virement de plus de 4 000€ de salaire dû sur les mois de janvier et février 2017 pour les 8 salariées.  Cette grande victoire renforce encore la détermination des femmes de chambre syndiquées à poursuivre la lutte pour leur dignité et l’amélioration de leurs conditions de travail.

Grèves à la Clinique du Val d’Ouest

En mai 2017, la rencontre avec des agents de nettoyage dans les couloirs de la Clinique du Val d’Ouest révèle une réduction drastique des effectifs et une dégradation des conditions de travail depuis l’arrivée de la société Samsic. Surcharge de travail, classification en dessous du niveau conventionnel, cumul illégal de CDD produits d’entretien insuffisants, vol de primes d’expérience, abus de pouvoir de la responsable…

« Avant la grève, il y avait des pres-sions pour que tout le monde travaille plus vite. On était en sous-effectif, tou-jours obligées de courir. Normale-ment, on met environ 10 minutes pour nettoyer une chambre. Alors que là il fallait tout finir en 5 minutes. C’était vraiment la course. Ca énervait tout le monde, les agents de service étaient tendus. Et à la fin on a dit stop.»
explique Claudjana.

Après s’être réunies à plusieurs reprises, les agents ont décidé de faire grève le 22 juin. Chants, trompettes, casseroles et slogans ont poussé patients et personnel de la clinique à rejoindre les grévistes. Après une première négociation jugée insatisfaisante, une deuxième a permis de d’obtenir de belles augmentations de salaires (de 35 à 150€/mois), le renforcement des effectifs, le renouvellement du matériel et le lancement d’une médiation avec la responsable qui abusait de son autorité et maltraitait les salariées. Celle-ci finira par être démise de ses fonctions en août.

Quelques semaines plus tard, une agent de nettoyage, Asmina, en contrat d’apprentissage depuis 3 ans, a vu son contrat prendre fin suite à sa participation à la grève de juin. Mais les salariées organisées décident de ne pas en rester là.

Le 7 juillet, elles repartent en grève pour demander la réintégration de leur collègue. Cette fois-ci, le donneur d’ordre, directeur de la clinique s’invite à la table des négociations. Les salariées finissent par obtenir la réintégration de leur collègue, la signature des avenants le jour même actant les augmentations de salaires pour le 01 juillet et le passage de CDD en CDI.

"Ce qui s’est passé vis à vis de l’apprenti, on l’a pris comme un manque de respect. Tout le monde avait peur de perdre sa place, ça serait qui la prochaine ?"
explique Sylvie.

Et après ?

Face à la peur, à cette asymétrie de pouvoir déconcertante, le ReAct répond par l’organisation syndicale. Ainsi, même dans un secteur considéré comme « inorganisable », l’organisation des premiers concernés contribue à développer le sentiment d’appartenance à un collectif, sort les salariés de leur isolement et constitue une arme puissante pour peser dans le rapport de force au sein d’une entreprise. En agissant pour la défense de leurs droits, au-delà des petites victoires, c’est leur envie de changer les choses et leur dignité qui sont retrouvées. 

"Avant l’action j’avais très peur. Mais après je me suis dit que je ne risquais rien et que j’allais parler. Maintenant, le patron, c’est lui qui a peur de nous."
Explique fièrement Stéphanie.

Le 27 octobre s’est tenue l’assemblée générale du syndicat CNT-SO, au cours de laquelle cinq nouvelles adhérentes issues des batailles menées via l’appui du ReAct sont entrées au bureau du syndicat. Cette prise de responsabilité s’inscrit dans la continuité des formations dispensées tout au long de l’année et témoigne de leur émancipation. Pour clôturer l’année, une exposition de portraits de leaders, prises par le photographe Régis Dondain (http://www.regisdondain.com/)  et d’images des luttes menées a été organisée. L’inauguration le 1er décembre a permis aux femmes de ménage et femmes de chambre de raconter fièrement aux visiteurs les luttes qu’elles avaient gagnées et celles qu’elles comptent mener. Pour la suite, le ReAct confie au syndicat CNT SO la poursuite de la formation et de l’accompagnement de ces militantes dans leurs combats.

Deux portraits de l’exposition de décembre 2017

Soutenez nous :

Laisser un commentaire