Balayons les abus



En 2016, le ReAct a commencé à appuyer la mobilisation des femmes de chambre pour demander le respect de leurs droits face aux injustices qu’elles rencontrent dans les grandes entreprises de nettoyage dans l’agglomération lyonnaise. 

LE COMMENCEMENT

Asha, arménienne rencontrée devant un hôtel Première classe, a signé un contrat de 50 heures par mois et travaille en réalité 6 à 7 heures par jour, 6 jours sur 7 que ses 485€ mensuels. Brigitte a travaillé pendant 2 mois dans un Campanile et n’a jamais reçu ni contrat, ni fiche de paie, ni salaire. Sara nettoie les chambres de l’hôtel Ibis de l’aéroport jusqu’à 12 jours consécutifs sans jours de repos. Foulemata s’est fait licencier du jour au lendemain pour avoir tenté de parler avec ses collègues des heures supplémentaires non payées. Paiement à la tâche, travail non déclaré et non rémunéré, non-respect du repos hebdomadaire, chantage, surcharge de travail, répression syndicale. Voici la triste réalité du secteur et de ces femmes, pour l’écrasante majorité étrangères.

Face à cette réalité, le ReAct a décidé de s’allier avec la CNT Solidarité Ouvrière, le 1er septembre 2016 pour organiser les salarié.es du secteur du nettoyage à Lyon. La CNT-SO s’est solidement implantée depuis 2012 en région parisienne et à Marseille et a déjà mené plusieurs luttes victorieuses dans le secteur. Le ReAct appuie aujourd’hui la CNT-SO dans le travail de syndicalisation à Lyon en mobilisant les méthodes innovantes de l’union organizing. Cette syndicalisation garantit aux salarié.es un accès au droit et constitue un moyen de les défendre collectivement.

 

« Nous sommes prêts à faire des efforts mais faut que ça aille mieux dans les deux sens » PDG d’Azurial (36 millions de CA) aux salarié.es (payés 600€/mois)

 

LE MONDE DU NETTOYAGE

En France, le secteur du nettoyage est un vaste désert syndical où patrons et managers se laissent aller à l’exploitation abusive des employés les plus précaires et les plus isolés. Le centre commercial Part Dieu, prestigieux centre commercial 4 étoiles de Lyon, sous traite le nettoyage à la société SAMSIC, multinationale n°2 du secteur en France, qui exploite Claire, Raphaëla, Fatima, Aminata, Zohra et d’autres en les surchargeant de travail et en les faisant laver elles-mêmes leur tenue de travail et serpillères.

La chaîne Louvre Hotels (Golden Tulip, Campanile, Kyriad, Première Classe) a signé une charte éthique censée imposer des normes rigoureuses à ses sous-traitants : ONET, le numéro 1 du nettoyage en France avec 1 639 milliards d’€ (2015) mais aussi à AZURIAL et STEM, autres gros poissons du secteur. Pourtant ces derniers se permettent des pratiques illégales comme le paiement à la chambre, l’absence de majoration les dimanches et jours fériés, ou encore l’absence de pause déjeuner de 9h à 17h. Autant d’abus que subissent les employés de ménage, invisibles, qui n’ayant ni lien contractuel avec leur lieu de travail ni avec les autres salarié.es qui y sont embauchés directement, se retrouvent totalement isolés.

ENSEMBLE ET ORGANIÉ.E

Dès le lancement du partenariat, le travail pour atteindre notre objectif avait commencé : il entait urgent de commencer à syndicaliser les femmes de ménage pour lutter contre ces asymétries de pouvoir et améliorer leurs conditions de travail. Voila ce que raconte une organisatrice qui se rend à leur rencontre chaque matin devant les hôtels à leur prise de poste et doit en 5mn faire légitimer leurs colères, mettre en lumière les possibilités d’amélioration et collecter leurs coordonnées pour la suite.

 

RÉCIT D’UNE ORGANISATRICE

Il fait encore sombre, le vent est froid. Une partie des clients de l’hôtel dort en- core paisiblement pendant qu’une autre a déjà laissé place à celles qui, pourtant invisibles, viendront faire leur confort. Celui de trouver une chambre parfaite- ment entretenue, du linge de toilette immaculé, des draps doux et moelleux. À ce moment donc, je veille. Le regard attentif au va et vient de la rue, souvent calme. Les yeux à la recherche d’une femme emmitouflée, les traits fatigués, le dos courbé, les mains usées. La peau noire le plus souvent, le regard perdu aussi parfois dans ce pays dont elle ne saisit même pas les mots. Le français, cette barrière infranchissable, cause de tant d’injustices. Je veille donc. Il est 8h. Une femme approche de l’entrée. Un mot qui résonne et qui suscite tantôt un Lors- que je l’interpelle et prononce le mot « syndicat ». Regard interrogateur, tantôt une lueur d’espoir. « C’est le bon dieu qui vous envoie » ou « Ça fait des années que l’on attend ça ». Les regards s’illuminent, le mien plus encore. La lutte est en marche. Les colères la guident. Et je déroule mon rap, raconte les victoires d’ailleurs pour donner l’envie et le cou- rage ici. « Les femmes de chambre de Lyon sont en train de se mettre en- semble, elles ont créé un syndicat pour essayer d’améliorer les conditions de travail dans les hôtels. Tu en as entendu parler ? » Une organisation de masse avec des centaines de travailleurs. Un numéro de téléphone pour écrire l’histoire. Un de plus. Elle hésite. Je lis la peur. La peur de tout perdre, la peur de l’employeur si puissant, si blanc. Si dominateur, si omniprésent. Comme si là, dans cette rue, il l’observait. Comme si nos regards complices suffisaient déjà à justifier que s’abatte sur elle son courroux. Mais elle accepte. L’injustice qu’elle subit chaque jour est plus violente encore que la peur de voir disparaitre le toit sous lequel elle tente de nourrir ses enfants. Le paiement à l’heure pour rem- placer le salaire à la chambre, anachronisme du 21ème siècle. Le 13ème mois comme un rêve irréalisable. Les 2 jours de repos hebdomadaires comme une fiction. Chaque matin, dans le froid automnal, défilent devant moi ces histoires de vie, ces combat de femmes isolées. Isolées oui. Et chaque jour, je n’ai qu’une idée en tête : organiser. Faire se rencontrer ces colères, faire se lier ces destins. Écrire l’histoire invisible, tout comme elles, des femmes de chambre. « Du coup, ça te dit de noter ton numéro de téléphone ici à la suite des autres ? » Je les attends. Parfois elles ne viennent pas. Ou plus tôt. Ou plus tard. Tellement invisibles que même lorsqu’on les cherche, même lorsqu’on les attend, on ne les voit pas. Voilà des heures que j’attends devant l’hôtel. Aujourd’hui je rentrerai bredouille. Frigorifiée. Pas d’espoir nouveau, pas de colères pour faire grandir ce mouvement qui tente de se mettre en marche. Pas de numéro de téléphone. Mais l’organisatrice prépare la suite. Mon cerveau va à 100 à l’heure et m’épuise. Il réfléchit comment voir bouger ce géant endormi. Il l’imagine se lever et bousculer les pratiques de ces employeurs infâmes. De ces hommes et femmes sortis des plus grandes écoles où ils n’ont appris que l’asservissement des plus vulnérables au service de leur profit. « On est comme des esclaves » s’insurge Haroussi arrivée des Comores il y a 2 ans. « Ils nous traitent comme des animaux » murmure Asha, arménienne, bredouillant quelques mots de français et tentant de s’en sortir seule avec sa fille et les 450€ qu’elle touche pour 6 à 7h de travail 6 jours sur 7. C’est ça le tarif du paiement à la chambre. C’est ça leur réalité. C’est cette réalité-là qui s’apprête à voler en éclat. Parce que pendant qu’ils ajustent leur nœud de cravate, le bouton de leur chemisier, nous préparons la lutte.  » Je vais en parler à toutes les autres et on t’appelle « . La lutte des femmes de chambre qui ne seront plus jamais invisibles. Il est 9h30. Je quitte les lieux. 2 numéros aujourd’hui. 0 hier. 4 demain.

La lutte est en marche.

 

Ensuite, un tète à tète est planifié entre l’organisateur et les différents salarié.es pour préciser les colères, les transformer en revendications, et montrer l’organisation collective et la syndicalisation comme une réponse pour gagner de nouveaux droits. À la suite de ces rendez-vous, des réunions sont organisées afin de faire se rencontrer les personnes les plus motivées, pour transformer la colère individuelle en force collective. C’est à ce moment là que la prise de conscience des salaries est la plus forte, lorsqu’ils réalisent que les problèmes sont les mêmes partout et qu’ensemble ils peuvent changer les choses. À cet instant, l’organisateur devient dispensable et se transforme en aide pour lister les revendications, les hiérarchiser, et préparer la réunion avec des salaries leaders. Ces leaders qui vont aller à leur tour collecter des numéros, mener des tètes à tète et animer des réunions.

 

CHIFFRES CLÉS

297 contacts de femmes de chambre collectés

Des contacts dans 62 hôtels sur les 85 de l’agglomération qui sous traitent le nettoyage

75 nouvelles femmes de chambre syndiquées

 

LES BATAILLES

ACTION « SHIT IN » DU 15 OCTOBRE 2016
Pour la première action, Mme Tasmi et ses collègues invitent des citoyen.nes solidaires à les aider à bloquer les toilettes du centre commercial qu’elles nettoient quotidiennement. Rendez- vous au centre commercial de la Part Dieu pour commencer une grève. Ce jour là, plus de 50 personnes en couches culottes ont bloquées les toilettes de la Part Dieu et crié haut et fort « SAMSIC stop ton merdier ! » menant directement à la toute première négociation avec l’employeur SAMSIC et aux premières victoires.
ACTION « SHIT IN » DU 15 OCTOBRE 2016
Depuis Septembre, la société de nettoyage SAMSIC a divisé les effectifs de nettoyage des toilettes par deux. La quantité de travail, elle est restée la même. Pour lutter contre cet abus, les salariées ont décidé de se mettre ensemble et de réagir.


ACTION « DE LA MAIN D'OEUVRE GRATUITE POUR NOËL » DU 23 DÉCEMBRE 2016

Au centre commercial de la Part Dieu, 40 personnes avec balais et serpillères sont venus soutenir les femmes de ménages en grève

 

Quelques jours après les premières discussions, une salariée syndiquée est mise à pied pour entre aller parler à ses collègues des conditions de travail catastrophiques et des cadences inhumaines qui leur sont imposées. Le propriétaire du centre commercial de la Part-Dieu, Christophe Cuvillier, a décidé d’investir 300 millions d’euros dans le centre commercial pour 2017. Demandons-lui d’assumer ses responsabilités et exigeons qu’une partie serve à l’amélioration des conditions de travail des salarié.es du nettoyage. Pour négocier avec les dirigeants, les syndiques se préparent minutieusement avec l’aide des organisateurs. D’abord, il faut designer un porte-paroles pour porter les revendications collectives devant la direction. Ensuite, on s’entraine avec des jeux de rôle et des formations à la négociation car arrivé au jour J, ce seront eux qui défendront leurs droits devant leur patron. Après la négociation, les personnes présentes partagent le résultat avec les autres salarié.es et fête les victoires.

Plusieurs négociations ont eu lieu dont 3 avec SAMSIC (à la suite des actions puis une en dehors) et une avec AKESA. Evidemment, le rapport de force permis par les actions collectives au préalable a rendu les négociations beaucoup plus fructueuses : remboursement systématique des 50% de frais de transport, augmentation des salaires, prime de fin d’année de 150€ et d’autres nombreux victoires encore. Cependant, le chemin qui mené à la victoire est parfois plus périlleux à cause d’une répression extrêmement forte ce qui limite l’action des organisateurs. En effet, syndiquer entraine le risque d’exposition à la répression, il faut alors dépasser la peur des salarié.es et penser des mécanismes de protection.

 

« On a demandé à garder des effectifs corrects mais ils ont refusé, puis ils m’ont convoqué pour une sanction disciplinaire. On ne veut pas rester sans rien à faire alors on appelle les citoyens solidaires à l’aider pour bloquer les toilettes. Tout le monde verra que Samsic fout le merdier » explique Mme.Tasmi

 

LES VICTOIRES