Le combat des sans terre



Rivières polluées, terres arables et forêts occupées par les palmiers à huile et les hévéas, engagements non respectés… les riverain.es des plantations industrielles de la holding SOCFIN, contrôlée par le groupe Bolloré, premier actionnaire direct, sont confrontés à de multiples abus. Face à la multinationale, avec l’appui des organisateurs du ReAct, ils se sont organisés au niveau local et international pour demander justice.

Le ReAct

L’EMPIRE SOCFIN ET SON PARTENAIRE BOLLORÉ

La SOCFIN est une holding luxembourgeoise détenue par l’homme d’affaire belge Hubert Fabri et dont l’actionnaire principal est le groupe Bolloré avec 39% des parts. Cette holding détient des plantations industrielles de palmiers à huile et d’hévéas dans de nombreux pays d’Afrique et d’Asie. Depuis 2008, les expansions de ces plantations sont continues. Les surfaces plantées des sociétés africaines de la SOCFIN sont passées de 129 658 à 185 324 d’hectare entre 2009 et 2015, soit une augmentation de plus de 40%. Ces expansions provoquent de graves conflits avec les populations riveraines qui sont privées de terres et voient leurs conditions de vie sans cesse se dégrader. Sourde aux interpellations sur cette situation, la SOCFIN fait preuve d’une attitude sur la question qui n’est pas sans rappeler les pratiques coloniales du début du XX siècle. Pratiques qu’elle revendique puisqu’elle met en avant « son siècle d’histoire qui démontre sa capacité à s’intégrer parmi les communautés locales. »

Le groupe Bolloré et son PDG, Vincent Bolloré dispose d’une influence importante sur la SOCFIN mais se refuse à l’utiliser en arguant qu’il n’est pas l’actionnaire majoritaire et qu’il n’a pas de pouvoir de décision. Toutefois, au vu des sommes importantes que lui rapportent les plantations, il ne peut s’exonérer de responsabilités dans la gestion de ces dernières. D’autant plus que ses profits sont les produits directs de la situation catastrophique entretenue dans les plantations : faibles compensations, bas salaires, absences de contreparties… Le Point de Contact National de l’OCDE a reconnu lui-même la responsabilité du groupe Bolloré vis-à-vis des plantations gérées par la SOCFIN.

Le ReAct

LA MOBILISATION DES RIVERAINS

Face à cette situation intolérable, dans plusieurs pays, Cameroun, Côte d’Ivoire, Liberia, Sierra Leone et Cambodge, les paysans et villageois propriétaires des terres réquisitionnées, se sont mobilisés et continuent de se mobiliser pour protester contre les conditions d’implantation et d’exploitation de ces plantations et pour obtenir des compensations pour les préjudices qu’ils subissent. Ces préjudices portent sur la privation de moyens de subsistance en l’absence de terres et de forêts rendues désormais inaccessibles. La faiblesse des compensations octroyées en échange des terrains est une autre source de conflits. De fait, les populations riveraines n’ont ainsi pas donné leur consentement libre préalable et informé pour céder leurs terres. De plus, les plantations ne respectent pas ou peu les obligations qui leur ont été faites en échanges des terres. Ainsi, la fourniture de services publics : eau, électrification, écoles, dispensaires, entretien des routes, n’est effectuée que très partiellement sur quelques plantations seulement. Parfois, la plantation consent à embaucher des travailleurs locaux. Les salaires sont dérisoires, les conditions et charges de travail étouffantes. Aucune protection physique n’est accordée aux travailleurs (contre les épines, ou les pesticides). Les contrats de travail sont souvent précaires et morcelées. Il ne s’agit en aucun cas d’emplois décents, dignes et correctement rémunérés. En outre, des milices privées de sécurité entravent leur liberté de circulation au prétexte de protéger les plantations contre les vols et dégradations. Sur le plan environnemental, le déversement massif de pesticides a eu pour effet de polluer les eaux et de les rendre impropres à la consommation pour les communautés locales qui ne disposent d’aucune alternative de rechange.

Face à cela, les riverains réclament :

  • Un réel dialogue social
  • La rétrocession d’une partie des terres accaparées
  • Des compensations effectives et des mesures de développement économique et social
  • La protection de l’environnement

Le ReAct

De la répression aux premiers engagements, la lutte paie 

Malgré les mobilisations et l’organisation des riverain.es ces dernières années, les filiales du groupe Bolloré mènent une poli-tique répressive à l’égard des militants Sierra-Léonais et Libériens, et ignorent les porte-paroles des organisations légitimes au Cameroun et en Côte d’Ivoire, malgré des interlocuteurs demandant le dialogue et la justice. Au Cambodge, malgré des rencontres régulières entre la direction de la Socfin et les représentants de la communauté locale de Bousra, peu d’avancées concrètes ont pu être observées, la direction fait trainer le processus en essayant d’impliquer régulièrement de nouveaux acteurs.

La multiplication des pressions sur la Socfin et sur le groupe Bolloré, de la part des organisations de riverains ainsi que des ONG alliées, et de la médiatisation accrue des abus, pousse Socfin à rédiger une « poli-tique de gestion responsable » en décembre 2016.

Le groupe reste fermé au dialogue, mais prend des engagements unilatéraux sur certains aspects. 2017 s’ouvre ainsi avec quelques promesses d’amélioration. Et l’espoir que la pression commence à se faire sentir solidement.

Sous la pression des organisations locales et de la coalition internationale via des actions collectives, la dénonciation des abus à travers la multiplication des articles et des rapports de médias et d’ONG, Socfin devait faire un pas en avant. Le groupe tente de garder la face et campe sur sa position de refus de dialogue, mais prends des engagements forts pour la première fois de manière écrite :
– Respect du droit des populations autochtones et des communautés locales de donner ou non leur Consentement Libre, Informé et Préalable (CLIP)
– Consultation proactive et engagement avec toutes les parties prenantes concernées (internes et ex-ternes)
– Mise en place d’un processus de gestion responsable des plaintes
– Gel de tous les développement tant que les cartographies des zones HCS, HVC et de tourbières ne sont pas finalisées et publiques, tant que le processus CLIP n’est pas finalisé, et tant qu’un conflit non-résolu est en cours dans les zones en question
– Arrêt de toute déforestation
– Réduction et prévention des impacts environnementaux

Ces engagements restent unilatéraux, et ne découlent pas d’un processus solide de négociation, mais ils offrent de nouveaux leviers solides sur lesquels les riverains vont pouvoir s’appuyer pour avancer concrètement. Ainsi, les organisations pourront s’appuyer sur la feuille de route définie début 2017, et le tableau de bord concrétisant ces processus publiés sur le site de Socfin au cours de l’année, pour interpeller à nouveau Socfin si les engagements ne sont pas tenus, et pour avancer sur les revendications qui ne sont pas encore prises en compte dans ces engagements. Au niveau du Cameroun, nous attendons avec impatience le plan d’action plus détaillé qui est en train d’être défini par le TFT.

Ces avancées, même si elles restent nuancées et s’il faudra maintenir la pression et rester vigilants, montrent que le rapport de force change progressivement. Les abus et les conflits sont aujourd’hui largement connu du grand public, et pas un mois ne se passe sans un nouvel article, rapport ou reportage décriant les abus de ces groupes et de leurs dirigeants.

Les perspectives pour 2018 sont encourageantes, et une enquête sera menée sur le terrain pour contrôler le suivi des engagements de Socfin. En fonction, la stratégie sera définie par l’Alliance des Riverains et ses alliés pour finaliser le processus et obtenir des victoires durables.

 

CHRONOLOGIE DE LA LUTTE





Entre 2010 et 2012, les organisateurs.trices du ReAct se sont rendus à plusieurs reprises dans les plantations pour partager leurs méthodes d’organisation collective avec les communautés locales afin de dépasser la division, la corruption de certains chefs traditionnels et autorités administratives locales et le sentiment d’impuissance qui en résulte.





L’identification des leaders locaux et leur appui dans la création ou le renforcement d’organisations locales solides et démocratiques a permis aux riverains de s’organiser et de retrouver du pouvoir à travers le collectif, et de se positionner en interlocuteurs légitimes et représentatifs.





Après de nombreux échanges entre les organisations de riverains de 5 pays, la première lettre de revendications communes est rédigée et remise en main propre à Vincent Bolloré le 5 Juin 2013, lors de l’assemblée générale des actionnaires du groupe à Paris.



Suite aux pressions des riverains membres de l’Alliance, Bolloré cède et accepte de recevoir à son siège les représentants des organisations de riverains : la première négociation transnationale a lieu à Paris le 24 Octobre 2014. Le groupe Bolloré reconnait la demande d’une expertise indépendante pour faire la lumière sur les conflits fonciers et promet l’organisation d’une nouvelle rencontre l’année suivante pour faire le point sur les avancées, le temps d’amener la SOCFIN autour de la table.




Le 5 janvier 2015, au Liberia, 6 représentants des communautés locales sont arrêtés à la demande de la Socfin. Dès lors, des manifestations camerounaises, cambodgiennes et sierra léonaises le 15 janvier ont eu lieu pour demander à Vincent Bolloré de respecter ses engagements et de privilégier le dialogue à la répression.



Le calendrier fixé lors de la négociation n’ayant pas été respecté, et Bolloré ne parvenant pas à amener SOCFIN au dialogue, une nouvelle série d’actions est organisée entre Avril et Juin 2015 : Blocages pacifiques des plantations au Cameroun, marche des villages jusqu’à la direction d'une des plantations au Liberia, Sit-in au Cambodge, assemblée populaire en Côte d’Ivoire.




Suite à cela, des négociations locales sont ré ouvertes au Cameroun, au Cambodge et au Liberia. Les riverain.es continuent de s'organiser et se mobilisent de plus en plus pour atteindre des victoires.

En 2016, la répression frappe encore les membres de l'Alliance en Sierra Leone. Des membres dont Shiaka Sama (Photo) qui était à la table des négociations avec le groupe Bolloré en 2014 se font arrêter et se retrouvent derrière les barreaux début 2016. Cette nouvelle défaite n’éteint pourtant pas le combat des communautés locales pour la justice. La mobilisation international permet de récolter le soutien financier nécessaire pour libérer progressivement l’ensemble des membres emprisonnés.
 



Le 1er juin 2016, jour de l’assemblée générale de la SOCFIN au Luxembourg l’association des riverain.es au Cameroun décide de se mobiliser et de mener des actions non-violentes sur les activités dans toutes les plantations du Cameroun pour interpeller les directions des deux filiales qui les possèdent. Le Libéria répond à l'appel et se mobilise également.


Parallèlement, aux actions qu’ils mènent dans chaque pays où c’est possible, les représentants de l’Alliance Internationale des Riverains demandent au ReAct de mobiliser tous les alliés pour interpeler directement les actionnaires qui se rassemblent à l’occasion des assemblées générales de la SOCFIN et du groupe Bolloré. Pas d’accès aux terres pour les paysans, pas d’accès à l’AG pour les actionnaires.



Faute de réponse sur la question de rétrocession des terres, les membres de la Synaparcam se mobilisent le 31 Mai, le jour de l’assemblée générale de Socfin au Luxembourg. Ce jour, des centaines de personnes issues des villages riverains des plantations de la Socapalm et de la Safacam se sont retrouvés à Douala pour marcher jusqu’au siège de la Socapalm à Bonanjo.


Au Libéria, suite au refus de la direction d’accueillir au sein de ses écoles les enfants des villages riverains, de premières de premières actions collectives ont lieu, relancées du 13 au 15 mars 2017. Suite à ces mobilisations, la plupart des élèves ont finalement été réintégrés dans les deux écoles.


En avril 2017, une cinquantaine de militants d’associations belges, luxembourgeoises et françaises organisaient un die-in devant l’assemblée générale de Socfin à Luxembourg, pour symboliser le piétinement des droits des communautés locales par l’entreprise.

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